Asim Munir, “le maréchal préféré de Trump”, dirige le Pakistan d’une main de fer


Le maréchal Asim Munir a enfin le vent en poupe – c’est du moins ce qu’affirment les proches du dirigeant militaire tout-puissant du Pakistan. Quand cet élégant officier moustachu est devenu chef d’état-major des armées à la fin de 2022, il a dans les faits pris les rênes du Pakistan. Or le pays, doté de l’arme nucléaire, était en proie à une crise politique, bien près de se déclarer en défaut de paiement, et de plus en plus relégué à la périphérie de la scène internationale.

Les États-Unis, un allié intermittent depuis des décennies, se sont désintéressés de la région depuis le retrait des forces américaines de l’Afghanistan voisin en août 2021. La Chine, le soutien le plus fidèle du Pakistan depuis un demi-siècle, et un bailleur de fonds essentiel depuis une dizaine d’années, a elle aussi commencé à montrer des signes de sa désaffection.

Et pourtant, aujourd’hui, Islamabad est incontestablement de retour sur l’échiquier planétaire. Munir a rencontré Donald Trump deux fois à la Maison-Blanche, et son hôte l’a décrit publiquement comme son “maréchal préféré”. Sur une photo un peu ringarde prise en septembre dans le Bureau ovale, on peut voir le militaire, en costume civil, en train de montrer au président américain des échantillons de minerais précieux qui, espère-t-il, devrait attirer les investisseurs. [Les médias indiens se sont délectés de cette séquence, comme la chaîne d’information en continu WION] :

Asim Munir Shows Off Pakistan’s ‘Rare Earth Minerals’ To Trump, Gets Brutally Trolled | Originals

Système hybride

Incrédules, des responsables américains et pakistanais évoquent la “bromance” [la romance masculine] qui s’est nouée entre les deux dirigeants à l’issue de la guerre aérienne de quatre jours qui a opposé l’Inde et le Pakistan en mai, déclenchée par un massacre au Cachemire indien. Quand Trump a revendiqué la paternité d’un cessez-le-feu, Munir l’a remercié avec enthousiasme, au point de le proposer pour le prix Nobel de la paix.

Le cadre brisé d’un portrait d’Asim Munir, dans les locaux d’une école d’officiers de Wana, le 13 novembre 2025.
Le cadre brisé d’un portrait d’Asim Munir, dans les locaux d’une école d’officiers de Wana, le 13 novembre 2025. AAMIR QURESHI / AFP

Dans son pays, Munir doit cependant composer avec un public nettement plus sceptique. À en croire ses partisans, il est l’incarnation de la force dont le Pakistan a besoin pour relever toutes sortes de défis. Ses adversaires, eux, considèrent qu’il perpétue une honteuse tradition des dirigeants militaires qui, arrivés au pouvoir en promettant la stabilité, finissent par imposer une féroce répression, céder à la cupidité et s’engager dans des guerres ruineuses. Depuis l’indépendance en 1947, le Pakistan a été ouvertement gouverné par quatre dictateurs militaires. Et le reste du temps ou presque, l’armée a exercé son influence en coulisses.

Sur le papier, le maréchal est subordonné à des civils élus – dont le Premier ministre Shehbaz Sharif. Mais, dénoncent des analystes de l’opposition, dans le cadre de ce que ses alliés dépeignent comme un système “hybride”, Munir s’est arrogé plus de pouvoirs que ceux qui, par le passé, ont officiellement mis en place la loi martiale. Il s’est également préparé à ce qui pourrait être un règne de dix ans, après que le Parlement a prolongé, de trois à cinq ans, son mandat renouvelable, sans la moindre discussion. Munir contrôle le pays – ce qui est devenu manifeste quand il a été le seul à être invité à déjeuner avec Trump en juin.

Une société fracturée

La machine de propagande de l’État est actuellement en surchauffe. Des affiches de Trump, Munir et Sharif flanquent l’autoroute qui conduit des plaines du centre à l’ancienne et grandiose cité marchande de Lahore. “Uni pour le Pakistan, respecté par le monde, clame l’une d’elles. Grâce à ses dirigeants, le Pakistan est digne.”

Il est certain que Munir s’est montré impitoyable quand il s’est agi de consolider son autorité : les tribunaux sont plus conciliants qu’ils ne l’ont été pendant des années ; les présentateurs de télévision et les éditorialistes se disent visés par une censure draconienne ; la plupart des chefs de file du principal parti d’opposition, le Pakistan Tehrik-e-Insaf (PTI, Mouvement du Pakistan pour la justice), sont derrière les barreaux ou dans la clandestinité. Et dans le même temps, l’armée accroît son influence sur l’économie.

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Mais c’est une gageure que de vouloir réformer cette société fragile et fracturée. “Nous ne pouvons nous extirper de ce bourbier que de deux façons”, commente le député Mahmood Achakzai, un vétéran de l’opposition :

“Soit nous nous comportons comme il faut, avec un pouvoir judiciaire libre, une presse libre, un Parlement souverain, et cela fera du Pakistan un pays libre. Soit les gens vont envahir la rue.”

Pour l’heure, la stabilité est la principale priorité du maréchal.

Incontrôlables talibans

Munir, fils d’un imam, est le premier chef de l’armée pakistanaise à prétendre avoir appris le Coran par cœur. Citant les écritures sacrées, il a promis d’écraser deux insurrections qui sèment le chaos dans l’ouest du pays, riche en ressources. Pour autant, les forces de sécurité sont à la peine face aux rebelles [autonomistes], tout en devant gérer un conflit à la frontière occidentale avec les talibans, qui sont de nouveau aux manettes en Afghanistan après avoir longtemps été des marionnettes d’Islamabad.

Après le renversement du premier régime taliban en 2001 à la suite d’une campagne sous commandement américain, certains éléments au sein des forces de sécurité pakistanaises avaient discrètement soutenu le mouvement extrémiste dans sa rébellion qui a duré vingt ans contre les troupes d’occupation dirigées par l’Otan. Mais depuis le retour au pouvoir des talibans en 2021, les tensions montent, et les deux pays ont bien failli entrer en guerre en octobre.

Une trêve a été négociée. Mais, selon des diplomates, il est difficile de savoir si les talibans peuvent, ou même s’ils veulent freiner les combattants basés sur leur territoire, qui ont tué plus de 1 400 personnes au Pakistan en 2025, un record en dix ans. Les opérations pakistanaises de lutte anti-insurrectionnelle se heurtent en outre à l’hostilité des populations des provinces occidentales, à cause de la brutalité de la répression, qui passe entre autres par des enlèvements et des incarcérations d’activistes. “L’armée ne peut tout simplement pas compter sur un soutien politique sur le terrain”, explique Iftikhar Firdous, fondateur de The Khorasan Diary, un centre de recherche d’Islamabad.

Des serpents dans le jardin

“Nous sommes prêts à tout si vous [l’Afghanistan] ne faites pas le ménage chez vous”, déclare le général Ahmed Sharif Chaudhry, porte-parole de l’armée pakistanaise, à propos des talibans. Pour lui, la situation est “inacceptable” :

“Si vous nourrissez des serpents dans votre jardin, ils vous mordront, ils vous empoisonneront, ils vous tueront.”

La riposte militaire du Pakistan lui a valu la reconnaissance de Washington, qui ne tient pas à redéployer ses forces dans la région. Mais Islamabad compte aussi sur un élément qu’il pense alléchant pour Donald Trump : les richesses minérales inexploitées du Pakistan, en particulier le cuivre et les terres rares.

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Des responsables suggèrent même que des investisseurs américains développent actuellement le port de Pasni, sur la mer d’Arabie, afin d’expédier les minerais collectés dans l’arrière-pays. La perspective que les États-Unis s’y assurent une tête de pont serait lourde de conséquences, car Pasni est situé près de la frontière iranienne, et du port de Gwadar, géré par la Chine.

Menace indienne

À ce sujet, Mushahid Hussain Syed, un ancien sénateur, constate :

“Nous sommes les meilleurs amis de l’Occident, et nous sommes les meilleurs amis de la Chine. Personne ne nous demande de choisir.”

En réalité, la politique étrangère d’Islamabad s’est toujours concentrée sur la menace que représente l’Inde – que le Pakistan a affrontée militairement quatre fois depuis l’indépendance. Pour l’heure, c’est une guerre des mots que se livrent les deux pays, chaque camp accusant l’autre de soutenir le terrorisme sur son territoire. New Delhi affirme que les rebelles du Cachemire indien sont épaulés par le Pakistan. Islamabad clame que les talibans et l’Inde aident les insurgés dans les provinces occidentales du Baloutchistan et de Khyber Pakhtunkhwa.

Mais pour les élites pakistanaises, la menace qui plane sur la stabilité pourrait venir non de l’extérieur, mais de l’intérieur. Sachant que les deux tiers de l’importante population du pays ont moins de 30 ans, si les jeunes organisaient des manifestations de masse comme celles qu’ont connues, au cours des dix-huit derniers mois, aussi bien le Bangladesh que le Népal, l’Indonésie, le Maroc ou Madagascar, ce serait le pire scénario pour le régime.

L’opposition en prison

En cas d’élections, d’après les sondages, c’est le PTI d’Imran Khan, toujours en prison, qui gagnerait haut la main. Aujourd’hui âgé de 73 ans, Khan a été Premier ministre de 2018 à 2022. À l’origine, il entretenait de bonnes relations avec l’armée – avant que le torchon brûle. Après qu’il a limogé Munir du poste de patron du renseignement pakistanais en 2019, Khan a été interpellé et incarcéré en 2023. Il est aujourd’hui sous le coup de 150 chefs d’inculpation, dont ceux de corruption et de terrorisme – ce qu’il dément, et qui reposent selon lui sur des motivations politiques.

Lors des élections législatives de l’an dernier, le PTI de Khan a remporté la plupart des sièges, malgré un train de mesures qui visaient à l’empêcher de présenter des candidats. Mais il ne lui a pas été possible de concrétiser sa victoire à cause de l’armée, qui a favorisé les deux partis traditionnels [de centre droit et de centre gauche], qui se relaient au gouvernement depuis des décennies et se partagent actuellement le pouvoir dans le cadre d’une coalition fragile.

Si, dans l’ensemble, on reproche à Khan d’avoir mal géré les affaires du pays pendant son mandat, aujourd’hui, il suscite l’admiration de beaucoup de jeunes Pakistanais – précisément pour s’être opposé au règne des militaires et de la vieille garde politique.

Il y a peu, un après-midi, à l’extérieur de la prison de Rawalpindi où est détenu Imran Khan, Aleema, l’une de ses sœurs, a harangué sur un ton de défi une modeste foule de partisans, surveillés de près par plusieurs dizaines de policiers en kaki :

“Le problème, pour ce gouvernement qui a volé son mandat, c’est qu’il n’arrive pas à le briser dans sa minuscule cellule !”

“La démocratie est en train de naître maintenant au Pakistan, a-t-elle ajouté. Le pays a vécu dans une démocratie soumise pendant trop longtemps. Il y a une nouvelle génération dans la rue. Les réseaux sociaux changent tout. La colère monte. Les gens ne t’ont pas élu, Munir !”

Funambule géopolitique

Le gouvernement et l’armée sont conscients que le temps ne joue pas en leur faveur. Les technocrates disent qu’il faut profiter de ce moment pour attirer les investissements et mettre en place des réformes structurelles. Or le contexte n’est pas favorable : la Banque mondiale a averti que les efforts du Pakistan pour réduire la misère sont désormais au point mort. Le taux de pauvreté a atteint un record à la hausse ces huit dernières années, à 25,3 % en 2024 – après avoir chuté de 46 points entre 2001 et 2022, pour se retrouver à 18,3 %.

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En 2023, le pays a frôlé le défaut de paiement, dans le sillage d’inondations désastreuses et de la hausse du prix des denrées de première nécessité provoquée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. La Banque mondiale a annoncé que, du fait d’inondations “catastrophiques” cette année, elle avait dû réviser ses projections de croissance à la baisse de 0,5 point pour l’exercice qui prend fin en juin prochain. Elle est désormais évaluée à 2,6 %.

Pour l’heure, le numéro de funambule géopolitique de Munir lui a permis de préserver une série de refinancements bilatéraux de la dette, et de s’assurer l’accord des États-Unis pour un renflouement du FMI. Mais l’implication de l’armée dans l’économie complique les tentatives de réformes. À la fin de juillet, par exemple, les représentants du lobby du textile se sont rendus en avion au quartier général des armées à Rawalpindi, afin d’appeler Munir à atténuer son projet d’extension des pouvoirs de détention des autorités fiscales.

“La loi d’Asim”

Dans un récent discours à l’École militaire pakistanaise, le maréchal a affirmé que les investissements affluaient et que les “trésors enfouis depuis des décennies dans notre sous-sol commencent à remonter à la surface et vont illuminer notre merveilleux avenir”.

Un de ses proches conseillers explique qu’il projette de stabiliser le pays, puis de mettre en œuvre des réformes ambitieuses. Reste à savoir si Munir en a la volonté, ou s’il dispose du soutien nécessaire, tancent ses détracteurs. Car la tendance historique à toujours vu l’armée veiller surtout aux intérêts financiers de son corps des officiers ; quant au gouvernement, son assise populaire reste très faible. Javed Hassan, un ancien conseiller du gouvernement de Khan, résume :

“Si une classe gouvernante n’est pas obligée de rendre des comptes au public, rien ne l’incite à entreprendre des réformes drastiques qui pourraient compromettre ses propres intérêts.”

Quoi qu’il en soit, pour l’instant, Asim Munir jouit d’une aura internationale impensable il y a tout juste six mois. Ses adversaires ne peuvent que surveiller la situation en rongeant leur frein. “Aujourd’hui, pour nous, la loi est devenue ‘la loi d’Asim’, déplore Aleema, la sœur d’Imran Khan. Qui s’oppose à lui doit en supporter les conséquences.”



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