La communauté de Karampuang, un laboratoire d’écopédagogie pour le climat


Des crues éclair à Bali aux sécheresses prolongées [dans les îles de] Nusa Tenggara [dans le sud du pays], les effets du changement climatique se font d’autant plus sentir en Indonésie que le pays est situé en zone tropicale, soit l’écosystème parmi les plus vulnérables selon le Giec.

Au cœur de cette crise, une collectivité perpétue des pratiques coutumières qui constituent un solide rempart écologique face au changement climatique, de leur système de gouvernance à leurs règles ancestrales : c’est la communauté autochtone de Karampuang, qui dépend de Sinjai, un district de la province de Sulawesi du Sud [située au centre de l’archipel indonésien].

Sulawesi, Indonésie.
Sulawesi, Indonésie. COURRIER INTERNATIONAL.

Karampuang possède une structure de gouvernance unique appelée “Ade’ Eppae” (“les quatre anciens”), organisée autour de quatre chefs coutumiers. L’arung, chef traditionnel représentant l’élément du feu, fixe les orientations et confère la légitimité aux règles. Le gella, ou Premier ministre, symbolise la terre et veille à la gestion agricole comme au bien-être collectif. Le sanro, le chamane, incarne le vent et veille à la santé et à la connaissance des cycles saisonniers. Enfin, le guru, associé à l’eau, joue un rôle central dans l’éducation et la transmission des valeurs aux jeunes générations.

Ces quatre figures, à la fois gardiennes des éléments et des équilibres, incarnent une répartition harmonieuse du pouvoir. Si l’arung s’emporte, le guru l’apaise.

Apprentissage collectif

Ce système peut être vu comme une forme d’écopédagogie appliquée à la gouvernance – un apprentissage collectif de la gestion des affaires publiques et de la vie communautaire en harmonie avec la nature. Il confirme les recherches sur les savoirs écologiques traditionnels, qui rappellent combien les connaissances coutumières sont essentielles pour s’adapter au changement climatique.

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Ces principes se traduisent aussi dans le quotidien, à travers un code de conduite écologique, le Paseng Ri Ade’, qui régit les relations entre les habitants et leur environnement : tout abattage d’arbre doit être compensé par une replantation, la récolte du miel doit suivre les cycles lunaires, et une partie des récoltes doit être remise au conseil coutumier en signe de partage des ressources. Les contrevenants s’exposent à des sanctions sociales, voire à la perte de leurs droits sur les terres coutumières.

Cette sagesse locale, loin d’être une relique culturelle, constitue ici un véritable dispositif de régulation écologique. Comme ailleurs, les structures coutumières semblent garantir une gestion plus durable des forêts que les politiques publiques imposées d’en haut.

À Karampuang, chaque année, la communauté organise une cérémonie de gratitude pour les abondantes récoltes, le Mappogau Sihanua, mêlant délibération, travail communautaire et prières collectives.

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Mais plus qu’un événement communautaire, le rituel fonctionne comme une pédagogie vivante de la responsabilité écologique. Les enfants y apprennent la solidarité en participant aux travaux collectifs, les jeunes décrivent la cérémonie sur les réseaux sociaux, tandis que les guérisseuses transmettent leurs savoirs en herboristerie aux plus jeunes.

À travers ces gestes, la communauté réaffirme une conviction simple mais essentielle : protéger la forêt, l’eau et la terre n’est pas un devoir moral mais une condition de survie collective. Un rapport à la nature qui rappelle la pédagogie inspirée de la terre [qu’on rencontre dans les communautés autochtones] au Canada, reconnue pour sa capacité à éveiller la conscience écologique et l’engagement climatique des plus jeunes.

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Allier tradition, islam et science

La communauté de Karampuang ne rejette pas la modernité. Si les savoirs locaux structurent encore le calendrier traditionnel, la morale islamique accompagne et éclaire les rituels coutumiers, et les habitants accueillent les technologies agricoles modernes, tant qu’elles ne nuisent pas à la nature. Pour autant, lorsque des projets d’exploitation aurifère ont visé la forêt sacrée, Karampuang a opposé un refus catégorique.

Cette sélectivité raisonnée témoigne de la capacité de la communauté à composer avec la modernité. À Karampuang, on rejette ce qui détruit, et on adopte ce qui soutient la durabilité.

Une telle approche rejoint les recherches récentes sur la coproduction des savoirs entre traditions locales et science moderne dans les stratégies d’adaptation au climat. Plutôt qu’un affrontement entre deux visions du monde, Karampuang incarne une hybridation féconde : une rencontre vivante entre savoirs coutumiers, principes religieux et rationalité scientifique.

Plusieurs leçons peuvent être tirées de l’expérience de Karampuang. Premièrement, l’éducation au climat ne doit pas s’arrêter aux savoirs théoriques. Le système éducatif indonésien évalue encore trop souvent la réussite au nombre de notions scientifiques mémorisées, plutôt qu’à la capacité des élèves à les mettre en pratique. Résultat : un fossé persistant entre le savoir et l’action. Karampuang montre qu’un apprentissage écologique efficace ne naît pas des manuels, mais des rituels, du travail collectif et de l’exemple quotidien.

Deuxièmement, la reconnaissance officielle des communautés autochtones, comme celle accordée par le district de Sinjai [qui administre le territoire de Karampuang], doit s’accompagner de programmes d’éducation climatique communautaires, à l’image, par exemple, de ceux mis en place aux Philippines pour renforcer la résilience des populations insulaires. Sans mise en œuvre concrète, cette reconnaissance administrative risque de rester lettre morte.

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Le modèle de Karampuang s’inscrit pleinement dans le programme mondial de l’éducation pour le développement durable (EDD) pour 2030 : un apprentissage ancré dans le territoire, participatif et tourné vers l’action.

Une leçon pour le monde

Étendue à plus grande échelle, cette approche pourrait créer un pont durable dans la mise en œuvre des deux Objectifs de développement durable des Nations unies pour une éducation de qualité et pour l’action climatique.

Au cœur de la crise climatique, Karampuang délivre une leçon à la fois simple et profonde : l’éducation climatique la plus efficace est celle qui se vit, non celle qui se récite.

Les préceptes coutumiers, les rituels et le leadership collectif n’y sont pas de simples marqueurs culturels, mais de véritables outils d’apprentissage qui, dès l’enfance, façonnent le sens de la responsabilité écologique.

Avec la diversité de ses cultures traditionnelles, l’Indonésie regorge de laboratoires d’écopédagogie. Le véritable défi, désormais, est que l’État, le monde de la recherche et la société apprennent à reconnaître, et à faire place, à ces formes de savoirs enracinés dans la terre.



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