À Oran, le quartier historique de Sidi El-Houari ne veut pas disparaître


Chaque matin, Faycal Boudjoudad se rend boulevard Khedim-Mustapha, ex-Stalingrad, au cœur du quartier historique de Sidi El-Houari, à Oran. S’il lui fallait autrefois moins de deux minutes pour s’y rendre de chez lui, il doit désormais parcourir près de 15 kilomètres depuis Misserghin [à la périphérie sud-ouest d’Oran], où il a été relogé, loin du quartier qui l’a vu naître.

De son immeuble du boulevard Frères-Guerrab, il ne reste aujourd’hui que des ruines. Le 1er février 2025, comme 176 autres familles, il a été relogé dans une cité de 800 logements publics locatifs (LPL) à Misserghin. Plusieurs immeubles évacués ont ensuite été démolis pour empêcher toute réoccupation. Les autorités locales assurent que les immeubles détruits seront reconstruits dans le respect de l’architecture d’origine de Sidi El-Houari. Une annonce accueillie avec scepticisme par les habitants, qui doutent de voir leur quartier renaître à l’identique.

Onze siècles d’histoire

“Ils nous ont enlevé notre histoire, ils nous ont enlevé notre identité, ils nous ont tout enlevé”, déplore Faycal, 38 ans, le plus jeune d’une famille de quatorze membres, tous natifs de Sidi El-Houari.

“On a pleuré. Mes frères qui vivent en Allemagne, je te le jure, quand ils ont vu les images de la démolition, ils ont pleuré.”

Premier noyau historique d’Oran, Sidi El-Houari s’étend de la montagne du Murdjadjo à la mer Méditerranée, et du ravin de Ras El-Aïn jusqu’au port. Il regroupe plusieurs sous-quartiers emblématiques et témoigne de plus de onze siècles d’histoire, marqués par les civilisations antiques, arabo-musulmane, espagnole, ottomane et française.

Son architecture et son patrimoine culturel en font un symbole de l’identité d’Oran. Depuis 1967, ses habitants vivent au rythme des évacuations et des démolitions successives. L’absence d’entretien par les autorités locales et l’arrivée, dès 1962, de nouveaux habitants de zones rurales a fragilisé le bâti.

Oran et ses environs, en Algérie.
Oran et ses environs, en Algérie. SOURCE : CONTRIBUTEURS OPENSTREETMAP.

Au fil des décennies, plusieurs quartiers historiques ont disparu. Dans les années 1980, La Calère, ou Scalera, ancien quartier de pêcheurs construit par les Espagnols au XVIIIᵉ siècle au pied du Murdjajo, a été rasée. L’effondrement de quelques maisons vétustes a déclenché une vaste opération de démolition, effaçant l’un des plus anciens quartiers d’Oran.

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En 2015, Sidi El-Houari a pourtant été classé secteur sauvegardé grâce à la mobilisation des associations locales Bel Horizon et Santé Sidi El-Houari (SDH), aux côtés d’un comité de citoyens formé en 2011.

Une enveloppe de 24 milliards de dinars [15,9 millions d’euros] était prévue pour un plan permanent de restauration et de mise en valeur. Mais à peine adopté, le budget a été gelé par une note du ministère de la Culture en octobre 2015, invoquant la crise financière que traversait le pays. Fondée en 1992 pour réhabiliter l’ex-hôpital Baudens et former des jeunes aux métiers de la restauration, Santé Sidi El-Houari (SDH) menait également des actions sociales et culturelles dans le quartier.

Bel Horizon, créé en 2001, a redonné vie au fort de Santa Cruz [érigé par les Espagnols à la fin du XVIsiècle, il surplombe la ville], formé une génération de guides et organisé des visites pour sensibiliser le public au patrimoine. Ces deux associations, piliers de la défense du patrimoine et interlocutrices des autorités locales, ont ensuite connu le même sort : visées par des demandes de dissolution de la wilaya, SDH a vu son siège scellé en 2022, suivi de Bel Horizon en 2024, malgré un recours en justice de cette dernière.

Au nom de la sécurité

Aujourd’hui, la politique de relogement et de démolition se poursuit, questionnant l’avenir de l’ancien centre-ville d’Oran et de sa population. “Sidi El-Houari, normalement ils devaient la rénover, eux ils l’ont détruite”, dit Omar, 41 ans, relogé à Belgaïd en 2013, à une vingtaine de kilomètres de son quartier natal, après la démolition de son immeuble proche du mausolée de Sidi El-Houari.

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Entre démolition et réhabilitation, le désaccord persiste. Les autorités invoquent la sécurité et la lutte contre les occupations précaires pour justifier les destructions. Les défenseurs du patrimoine et les habitants historiques rappellent qu’il existe des alternatives pour restaurer et moderniser le quartier sans en effacer la mémoire. Omar a choisi la réhabilitation. En 2018, il ouvre un café sur le boulevard Khedim-Mustapha, dans un immeuble vidé de ses habitants, qu’il partage avec le journal local Le Patriote.

Ensemble, les équipes du café et du journal rénovent l’intérieur du bâtiment, tout en préservant sa façade historique. Une manière pour lui de rester ancré dans le quartier. “J’arrive ici à 5 heures du matin, je ne remonte pas avant minuit. Belgaïd pour moi, c’est l’hôtel”, dit Omar.

“On aimerait bien voir le quartier renaître de nouveau, parce qu’il est mort à petit feu”, déplore Mekki Benchaa, 54 ans, propriétaire d’une supérette et natif de Sidi El-Houari, où il habite encore. Mais il fait figure d’exception. En 2017, seuls 20 % des habitants d’origine vivaient encore dans le quartier, selon Algérie Presse Service.

“Qu’ils me rendent Sidi El-Houari”

Pour une partie des habitants qui ont bénéficié de nouveaux logements, en particulier ceux installés à Sidi El-Houari après l’indépendance et sans réel ancrage dans le quartier, le transfert vers des logements sociaux a été vécu comme une amélioration.

Installés dans des LPL situés à Belgaïd, Haï El-Yasmine, Oued Tlelat, Gdyel ou Misserghin [villes de la wilaya ou région d’Oran], ils n’éprouvent pas le besoin de revenir. Mais ces départs, ajoutés à l’extension rapide d’Oran vers l’est au cours des dernières décennies, ont accentué l’isolement du vieux quartier [situé à l’ouest].

“Les commodités n’existent pas ici”, déplore Mekki. Commerces, services et infrastructures se sont développés dans sa périphérie, laissant Sidi El-Houari de plus en plus marginalisé et privé de la vitalité qui en faisait autrefois le cœur de la ville. “Du quartier – qu’il repose en paix – il ne reste que le nom”, dit-il.

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Les autorités, elles, promettent la préservation de son identité. Le wali d’Oran, Samir Chibani, a assuré en février que les terrains libérés serviront à construire de nouveaux logements “respectant le style architectural traditionnel du quartier”.

La même promesse avait été faite par son prédécesseur, Saïd Sayoud, affirmant en septembre 2023 que “la reconstruction doit se faire avec la même architecture de façade et surtout en respectant le nombre initial d’étages”.

La réalisation des projets de logements a été confiée aux promoteurs publics tels que l’Office de promotion et de gestion immobilière (OPGI), l’Agence nationale pour l’amélioration et le développement du logement (AADL) et l’Entreprise nationale de promotion immobilière (ENPI) dans le cadre du programme de Logement promotionnel aidé (LPA).

“S’ils reconstruisent vraiment, moi je leur rends mon logement et ils me rendent ma place. Qu’ils me rendent Sidi El-Houari”, affirme Omar. Mais pour l’heure, aucune indication n’a été donnée sur les futurs bénéficiaires de ces nouveaux logements. Une incertitude qui nourrit les craintes des habitants relogés. “Est-ce que nous, les gens du quartier, on aura une priorité pour acheter et revenir vivre ici ?” redoute Faycal, inquiet de voir Sidi El-Houari transformé en zone touristique, sans ses habitants d’origine. “Je vais devenir un touriste dans le quartier où je suis né.”



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