Être journaliste à Gaza, “c’est un périple vers la mort”



Je dois la vie à un retard de quelques heures dans la livraison d’un article. La veille au soir, je travaillais à mon article sur l’effondrement des soins à l’hôpital Nasser de Khan Younès [situé dans le sud de la bande de Gaza] quand, recru de fatigue, j’ai mis le travail de côté.

Le matin, j’ai dû rattraper mon retard et consacrer quelques heures à boucler et à envoyer mon papier : je n’étais donc pas à l’hôpital quand les bombes israéliennes sont tombées, à deux reprises, et ont tué cinq de mes confrères journalistes et quinze autres Palestiniens, et fait de très nombreux blessés.

J’avais prévu, à l’origine, d’y aller tôt, comme j’en ai l’habitude, pour enquêter sur les enfants dénutris de l’hôpital pour un autre reportage. Mais j’ai décidé de finir d’abord mon article sur l’état des services de soins. Je l’avais promis à mon rédacteur en chef pour la veille, mais le besoin de dormir avait été plus fort.

“Papa, nous ne voulons pas te perdre”

Ma fille aînée, Dana, surfait sur les réseaux sociaux là où nous vivons, dans la zone humanitaire d’Al-Mawasi, depuis que nous avons été déplacés, quand elle a appris la nouvelle. Elle a bondi : “Maman ! Papa a disparu, ils ont bombardé l’hôpital !” Ma femme, Nour, l’a rassurée rapidement, la voix brisée : “Papa n’est pas parti à l’hôpital, il est ici !”

Dana est arrivée en courant auprès de moi, en larmes : “Grâce à Dieu, tu es en vie. Mon Dieu, et si tu avais été là-bas ? S’il te plaît, on n’en peut plus de ce travail de journaliste. Nous ne voulons pas te perdre.”

En écoutant ma fille, je suis tombé à genoux. Ses quatre frères et sœurs et ma femme se sont joints à elle pour me supplier devant Dieu de ne jamais retourner à l’hôpital, ni dans aucun autre endroit dangereux. Ils avaient déjà tenté maintes fois de me convaincre d’arrêter le journalisme.

Mais ce métier est une noble mission, une mission humanitaire et, en Palestine en particulier, une mission nationale. Qui rendra compte au reste du monde du génocide de tout un peuple si les journalistes capitulent ? Qui dira les crimes commis contre des innocents si l’un de nous baisse les bras ?

“Notre métier, c’est la mort”

Le lendemain, je suis retourné à l’hôpital, tôt le matin, pour prendre des nouvelles des journalistes blessés et préparer un compte rendu détaillé du bombardement et de ses victimes. Mon collègue Hatem Omar, photographe pour [l’agence de presse] Reuters et gravement blessé, a eu des mots terribles et terrifiants.

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“Notre métier, c’est la mort”, m’a-t-il dit en retenant ses larmes. Ce qu’il décrit, c’est l’horreur du jour du Jugement, le sentiment qu’une montagne s’était abattue sur lui. Ses mots m’ont fait l’effet de cette montagne. Tout en l’écoutant, j’avais l’esprit qui divaguait : et si c’était moi à sa place, et si j’étais mort dans cette attaque ?

La tragédie que vit notre profession ne s’arrête pas là. Je me suis rendu à l’atelier de Houssam Al-Masri, le photographe assassiné dans ce bombardement. J’y ai trouvé son épouse qui, entre des sanglots continus et un malaise, a eu ces phrases dévastatrices : “Pourquoi a-t-il fallu que Houssam meure ? Qu’est-ce que le journalisme nous aura apporté ?”

Elle m’a supplié de rester en vie. Elle a raison : ce métier est à Gaza un périple vers la mort et il laisse derrière lui des veuves, des veufs et des orphelins.

“Faire savoir au monde la catastrophe que nous vivons”

J’ai quitté l’atelier, cerné de décombres, plus abattu et déchiré que jamais, et j’ai marché longtemps avant de trouver une charrette tirée par un âne qui puisse me conduire dans un autre quartier d’Al-Mawasi. J’ai traversé une zone que l’armée israélienne a classée en rouge, soit dangereuse pour les combattants.

Sur la charrette, je faisais des photos et des vidéos quand un autre passager m’a interpellé :
“Tu ferais mieux de ne pas être journaliste !
– Il y a un problème ?
– Tu veux que je me fasse tuer ?”
a-t-il repris, plein de colère.

D’autres passagers sont intervenus : “Tu n’as pas honte ? Cet homme risque sa vie pour faire savoir au monde la catastrophe que nous vivons. Tais-toi donc.”

Tout le monde s’est excusé, et nous avons échangé sur la faim, le génocide, l’exode, la guerre.

À quelques secondes près

Au bout d’un kilomètre, je suis descendu de la charrette pour continuer à pied en direction d’une zone agricole située dans l’est d’Al-Mawasi : huit agriculteurs y avaient été assassinés ces derniers jours.

J’ai pris un chemin de terre en direction de la bourgade résidentielle de Hamad, presque intégralement détruite, au nord de Khan Younès, quand tout à coup, à un carrefour à moins de 100 mètres devant moi, quatre projectiles d’artillerie sont tombés. Des nuages de poussière se sont formés, j’ai entendu les cris des blessés et je me suis jeté à terre.

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Quelques secondes plus tard, je me serais trouvé juste là où sont tombés les projectiles. J’ai rampé quelques mètres, puis je me suis relevé et j’ai fait marche arrière, le corps tremblant, répétant la chahada, la profession de foi musulmane, sur plusieurs centaines de mètres, tenant à peine debout sous le coup de l’effroi.

À un moment, mon cousin est passé en voiture et m’a raccompagné à notre domicile de déplacés, dans le nord d’Al-Mawasi. “Calme-toi, tu es en sécurité. Je te l’ai dit souvent, ce travail va finir par te tuer.”

Je suis rentré auprès de ma femme et de mes enfants. Je ne voulais rien dire, mais mon cousin avait déjà parlé à mon père et à mon épouse. Ma mère pleurait, ma femme pleurait. Mes proches m’ont rappelé toutes ces fois où j’avais échappé de justesse à une mort certaine.

Je travaille dans des conditions sans égales

Mes cheveux ont commencé à blanchir pendant la guerre de 2014, m’a rappelé ma femme.

Je sais que, journaliste ici, je travaille dans des conditions sans égales. Il n’y a pas d’électricité pour charger ordinateurs portables et téléphones, pas d’Internet stable – nous sommes parfois plusieurs jours sans Internet ni téléphone. Les outils de travail les plus simples manquent. Sans cesse il faut chercher un téléphone, une caméra, des câbles, des batteries, un micro. Quand il n’y a pas pénurie, les prix sont inaccessibles.

À cela s’ajoute la faim, dont nous souffrons, ma famille et moi, comme tous les autres. Nous les journalistes devons, comme tout le monde, chercher de la nourriture, du bois de chauffage, de l’eau douce et de l’eau salée, des médicaments, autant de choses difficiles à trouver même quand on a de l’argent pour payer. En somme, nos souffrances sont celles de tous les déplacés de Gaza depuis le début de la guerre, et à ces tourments sans pareil s’ajoutent ceux liés à notre métier, exercé dans des conditions atroces.

Être journaliste à Gaza, ce n’est pas exercer dans un lieu normal. Couvrir la guerre ici, c’est se trouver dans le cratère d’un volcan, dans la ligne de mire. Cette guerre n’est pas une guerre conventionnelle. Dans cette guerre, Israël bafoue toutes les règles de droit, tous les droits humains, toutes les règles morales. La mort d’un journaliste importe peu à un État qui tue des dizaines de milliers de civils sans ciller.

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Tout en écrivant sur mon travail de journaliste palestinien pendant cette guerre génocidaire, j’écris aussi mon testament.

Des adieux quotidiens

Mon épouse s’assure que nos deux petits, Imran et Lama, âgés de 3 et 7 ans, me disent bien au revoir, chaque jour. Ils n’ont pas beaucoup eu l’occasion d’être dans mes bras ou de jouer avec moi, ils sont si jeunes. Leur mère veille à immortaliser ces moments, en photo et en vidéo.

Il y a donc des adieux quotidiens : j’embrasse mes petits, et je m’en vais avec en tête l’idée que peut-être je reviendrai sur un brancard, incapable de marcher par mes propres moyens. C’est une réalité que nous ne pouvons pas ignorer. Nous sommes encore un millier de journalistes à informer depuis Gaza de ce qu’il s’y passe, selon le Syndicat des journalistes palestiniens, et nous vivons dans les conditions les plus dangereuses du monde pour notre corporation : depuis octobre 2023, 246 journalistes sont morts et 500 ont été blessés dans les attaques israéliennes.

En écrivant ces lignes, j’ai les yeux pleins de larmes, et je me dis que ce sont peut-être les dernières que je rédige. Ma fille Layan, 15 ans, et sa sœur Raza, de deux ans plus jeune, s’approchent de moi : “C’est ton testament que tu écris, papa ? Aie pitié de nous, ton travail est moins important que nous.” Je les regarde, sans un mot, puis je les enlace et je les embrasse.

Ma douleur grandit, mes larmes ne cessent pas. Et si c’était moi, la prochaine cible ?



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